Le Québec face à la pluralité des trajectoires

Lettre publiée dans l’édition du 16 août 2021 du quotidien Le Devoir

Micheline Labelle et Florent Michelot
Pour les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO)*

Les revendications antiracistes liées aux demandes de justice et de dignité comme on en a connues récemment ont rappelé l’exigence de renouveler la façon d’aborder et d’interpréter le passé et d’œuvrer à changer l’ordre actuel des choses. Côté lumière, elles ont remis en évidence le fier métissage génotypique et culturel du peuple québécois ; côté sombre, elles ont fait resurgir des traces mortifères du passé. Ces revendications axées sur la mémoire et le traumatisme, prenant parfois appui sur de nouvelles formes de mobilisations, interpellent depuis longtemps les nations et les peuples à travers le monde et elles concernent l’avenir politique et démocratique du Québec. Elles interrogent aussi, bien sûr, tout le domaine des sciences humaines et sociales.

De nombreuses inégalités et discriminations actuelles prennent leur source dans le colonialisme, l’esclavage atlantique et le racisme, phénomènes intrinsèques au système-monde, comme le rappelait le grand sociologue Immanuel Wallerstein, et ce, grâce à la collaboration d’élites en phase avec l’oppresseur, quelles que soient l’origine ou la couleur de peau de ces élites. L’idéologie raciste a alors fourni son lot de représentations caractérisées par une grande violence physique et narrative sur l’Autre, qu’il fallait civiliser et assimiler ou détruire. Quant à la violence d’État plus récente (crimes de masse, déportations, torture, génocides, ethnocides), elle a ses propres effets dévastateurs.

Cela explique l’augmentation, au cours des dernières décennies, des demandes de reconnaissance et de réparation de torts historiques observées sur les scènes internationale et nationale, soit un ensemble de dispositifs politiques et institutionnels qui mettent l’accent sur la dignité, le droit à la vérité et le devoir de mémoire. En font foi les analyses publiées dans Le devoir de mémoire et les politiques du pardon (2005) concernant les Acadiens, les personnes d’ascendance africaine, les Autochtones, les Chiliens, les Palestiniens, etc., ou encore le témoignage déterminant de Roméo Saganash qui a discuté, négocié et rédigé la Déclaration des Nations unies sur les peuples autochtones, laquelle affirme les droits des peuples autochtones à l’autodétermination, à la culture, à la langue et aux terres ancestrales. Deux décennies de combat qu’il appellera son « long portage ».

En 2019, la commission Viens, dans son rapport, concluait à une situation de « racisme » et de « discrimination systémique » envers les Premières Nations, soit un type de « discrimination qui a pour caractéristique d’être largement répandue, voire institutionnalisée dans les pratiques, les politiques et les cultures ayant cours dans une société. La discrimination systémique peut entraver le parcours d’un individu tout au long de sa vie et même avoir des effets négatifs sur plusieurs générations ».

Les mouvements récents Idle no More, Black Lives Matter et les scandales relatifs à la mort de Georges Floyd et de Joyce Echaquan ont relancé les débats. Dans un communiqué concernant l’affaire Joyce Echaquan, les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) condamnaient les conséquences d’un racisme systémique inhérent aux colonialismes français et britannique, quelles qu’en soient les différences d’application, comme l’a bien montré le sociologue Denys Delâge. Les IPSO avaient également appuyé, en 2006, la reconnaissance du 23 août comme la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, par l’Assemblée nationale du Québec. Ils l’avaient fait en collaboration avec le Conseil de la souveraineté du Québec, présidé par Gérald Larose. Et, en 2020, ils ont souligné le 50e anniversaire de la Crise d’octobre au cours de laquelle 497 personnes ont été détenues en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, en 1970.

Aujourd’hui s’impose un peu partout dans nos institutions et en particulier dans les universités du Québec la perspective analytique et politique de la décolonialité. En dépit d’une vulgarisation parfois dogmatique conduisant à de déplorables dérives, il s’agit ici d’un courant d’idées qui vise à débusquer les préjugés, les omissions et les injustices liées à la connaissance sous toutes ses formes, produits sous les systèmes coloniaux, au sens historique et rigoureux du terme.

Ainsi, doivent également être prises en considération l’infériorisation et l’exploitation dont ont souffert les ex-Canadiens français à la suite de la Conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne en 1759-1760 ou encore la mémoire des Patriotes révolutionnaires de 1837 issus de diverses classes sociales du Bas-Canada. À ce titre, il s’impose de reconnaître la complexité des enjeux liés à la situation de double majorité (canadienne anglaise et québécoise française) qui a marqué l’histoire et le territoire du Québec, compliquant ainsi les rapports de la majorité francophone avec les Premières Nations et la diversité du peuple québécois, ainsi que les difficultés à se constituer en nation souveraine.

C’est dans ce contexte que se tiendra le colloque annuel des IPSO, intitulé Histoire(s) liée(s). Le Québec face à la pluralité des trajectoires, le 11 septembre prochain. Les IPSO essaient de se situer dans une perspective qui ne se limite pas à penser en termes de « réconciliation ». Dans ce but, le colloque veut aborder les diverses interprétations de l’histoire, les contenus et les méthodes de l’enseignement, leur effet sur les politiques publiques et le projet d’une citoyenneté québécoise sans domination. Nous lançons l’invitation à toutes les personnes qui souhaiteraient entendre des spécialistes renommés à se joindre à cette discussion.

* Texte appuyé par Ferid Racim Chikhi, Eli Dubois, Anne Michèle Meggs, Jean-François Payette, Jean-René Plante, Michel Rioux, Pierre Serré, tous membres du conseil d’administration des IPSO.

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